Pour passer le temps…

Un esprit compliqué tenta un jour de m’expliquer une énigme fondée sur des chiffres. Je ne saurais plus dire ce qui nous avait amenés à aborder cette question délicate. Ce dont je me souviens, c’est que nous étions attablés après les heures du bureau autour d’une bière du soir que mon ami augmentait de Picon, ce qui semblait s’assortir à la disposition de son esprit tandis que d’autres rechercheraient par nature, pour leur part, dans le pur, l’assonance d’un état particulier de leur âme. Nous avions longuement parlé Littérature. Il avait affiché une admiration sans borne pour Stendhal et avoué qu’il relisait souvent Le Rouge et le Noir. Cela m’avait étonné car il occupait une fonction haut placée.

– Vois-tu, me dit-il, dans cette énigme, il faut d’abord voir une absence, celle des chiffres pairs 2 et 4 qu’on lira ici 24. Certes, si 2 et 2 font 4, 2 et 4 ne font pas forcément 24. Mais c’est que l’on parle ici de l’énigme du 135 derrière le 1.3.5.

– Ouh… Excuse-moi mais ça me semble tout de même tiré par les cheveux, ton affaire, lui dis-je poliment. Il y avait là selon moi une sorte de sophisme mais je n’avais pas souhaité utiliser ce terme fâcheux.

– Oui si tu veux…, dit-il en posant son bock nullement vexé mais apparemment désireux d’en rester là.

– D’un autre côté, repris-je dans l’espoir de sauver une explication qu’il me tardait de recevoir, on peut par exemple tout à fait admettre la logique d’un récit même si au départ l’axiome qui le fonde peut être contestable.

– Je n’aurais pas mieux dit, s’exclama-t-il. Posons alors comme prémisse que 135 en soi ne signifie rien qu’un nombre comme un autre mais qu’en revanche 24 qui s’y devine soit aussitôt associé au nombre d’heures qui courent sur une journée, tu es d’accord ?

– Admettons…

– Donc, on peut dire que, d’une certaine manière, 24 est une façon abstraite de connoter le temps ?

– Assurément !

– Autrement dit, si un signifiant renvoie à quelque chose d’absent et que derrière cette absence, il y a une mesure possible du temps, il apparaît logique de conclure qu’inversement ce signifiant connote le complémentaire ou l’opposé auquel il renvoie, soit ici l’espace, et partant son instrument de mesure ou d’indication…

– Cela se pourrait en effet…, lâchai-je la tête un peu embrouillée.

– Or quel est l’instrument de mesure ou d’indication du temps ?

– La montre, évidemment, répondis-je, heureux de retrouver un sol plus ferme.

– Dans ce cas, quel est l’instrument qui représente et indique au mieux l’espace ?

– La boussole, pardi !

– Parfaitement, la boussole !, s’écria mon ami. La boussole !

– Et donc ?, m’aventurai-je à lui demander, surpris par cet excès d’enthousiasme et en lapant une large rasade de mousse.

– Vois-tu, m’avoua-t-il dans ce qui me sembla être un murmure, il se trouve qu’un jour, j’ai conçu l’idée de disposer les lettres de l’alphabet à l’extrémité des seize rayons d’une boussole en commençant par le A à l’emplacement du nord puis de poursuivre la routine jusqu’à la lettre Z…

– Et alors ?

– Alors, tu auras mécaniquement le E à l’est, le I et l’Y au sud et le M à l’ouest.

– Certainement, concédai-je sans me rendre compte que j’aurais quelque temps plus tard l’occasion de reprendre à tâtons ce schéma à mon compte. Mais je n’en ignorais pas pour autant à ce moment-là tout de l’endroit où il voulait me mener.

– Eh bien, ce vis-à-vis du E et du M comme l’est géographiquement l’Est de l’Ouest est loin d’être seulement abstrait.

– C’est en effet le mouvement apparent du soleil dans le ciel, lançai-je au rappel des 24 heures qu’il venait de mentionner.

– Parfaitement, c’est là que je voulais justement en arriver, rebondit-il aussitôt, tout comme je parlais à l’instant d’un temps disparu. Eh bien, ce vis-à-vis, c’est, tiens-toi bien, l’axe premier de la Recherche du Temps perdu !

Je me souviens qu’il avait dit ça avec une fièvre dans les yeux ou plutôt une flamme qui m’avait presque laissé entendre que j’avais affaire à un fou. Mais la fonction très haut placée qu’il occupait nécessitait un niveau de responsabilité incompatible avec quelque grain de déraison que ce soit. Il connaissait en outre mon attachement à cette œuvre magistrale et j’en concluais qu’il ne la mentionnait pas à la légère. Effectivement, il venait bien à l’instant de me parler d’une absence et cette absence était selon lui, en quelque sorte, le temps à l’instar de celui que la Science peut à tout moment escamoter dans ses équations. Cela dit, E et M me faisaient davantage penser à la fameuse équation E=mc2 qu’au roman de Marcel Proust bien qu’il eût fallu écrire m pour respecter l’orthographe des physiciens. Je lui fis part de ma remarque.

– Tu ne crois pas si bien dire !, me dit-il avec toujours autant de fureur dans le regard.

On aurait dit quelqu’un qui avait muri un secret tellement longtemps en lui et que, trouvant une oreille bienveillante, il s’en libérait en oubliant toutes les étapes qui avait présidé à sa lente macération.

– Comment ça ?, le pressai-je.

– Eh bien, c’est simple pourtant, puisqu’il s’agit d’élever une valeur au carré pour produire l’équivalence recherchée, 1, 3 et 5 élevés au carré conduisent bien aux nombres 1, 9 et 25. Tu es d’accord ?

– Je l’entends bien mais quel rapport ?

– C’est que ce sont là justement les rangs alphabétiques des lettres A, I et Y..

– Euh oui… mais encore ?

– Eh bien les lettres A, I et Y sont bien celles qui désignent l’axe vertical de la boussole que je viens de baliser… ce qui croise ainsi notre droite (EM), celle du temps, en son origine… Vois-tu…

Je n’osais pas lui dire que selon moi son raisonnement était passé par des voies qui avaient pulvérisé la vitesse de la lumière. Je ne savais pas trop s’il fallait en rire. D’un autre côté, il y avait quelque chose de bergsonien dans tout ça, non seulement dans l’usage d’une certaine mathématique mais également par le fait que l’énergie en appelait à une notion de flux qui, rapportée au rang de la philosophie, rejoignait celui de la conscience, au terme de la biologie celui de la vie et que la masse était une autre manière de désigner la matière. Or, pour connaître un peu l’œuvre de Bergson, notamment son ouvrage Mémoire et matière, je me rappelais fort bien que ce dernier postulait que conscience et mémoire étaient des termes réciproquement convertibles, donnant ainsi un autre sens plausible à l’équation E=mc2. Était-ce la raison pour laquelle mon ami rappelait dans ce qu’il avait nommé l’axe premier de la Recherche du Temps perdu que le roman de Proust était en effet l’histoire d’une conscience dans son siècle, sachant qu’il y est aussi question de la mémoire singulière du corps ?

– Je connais également ton intérêt pour les estampes, me fit-il soudain.

– Effectivement…, soufflai-je.

– C’est ici que l’abstrait de mon raisonnement trouve enfin à s’incarner dans une réalité sensible, avoua-t-il enfin. Oublions maintenant l’intellect dont la tendance est de produire décidément une matière trop sèche. Excluons son addiction qui pousse à creuser sans fin, à s’enfoncer dans un couloir poussiéreux, jusqu’à s’essouffler, se scléroser, se tétaniser et s’étouffer. Libérons-nous de cette force qui attire vers le néant ! Appelons-en ici à ce désir de goûter un air humide et vivifiant, et de savourer une expérience fondée avant tout sur la fraîcheur. Eh bien ce passage de l’un à l’autre se fait par voie de lettres ! Regarde la figure de ce vieil homme lampadophore qui donne le sentiment de rechercher dans la nuit quelque chose qu’il aurait perdu au même principe qu’une Mémoire se heurte à son échappement. De l’autre côté, observe cette jeune fille occupée à vider son amphore avec cette sensation de fluidité qui naît de ton observation même si a contrario le déversement est bien celui d’un temps qui passe et qui semble se perdre. Sur lequel en tout cas on n’a pas de prise.

Mon ami avait rattaché ces deux figures comme une illustration évidente du titre proustien, en me laissant le soin de compléter le jeu des correspondances. Je ne me souviens plus vraiment de ce que j’ai pu dire à ce moment-là.

Car à bien y réfléchir aujourd’hui, il me semble que cette conversation avec cet ami n’a jamais eu lieu.