Notre histoire en somme

1er juillet 2005 : fondation des éditions du Riffle à HEM, métropole lilloise.

Le projet est d’emblée littéraire et s’articule autour de deux axes « romans » et « poésie » (Collection Littérature, Collection Ecriture). Notons que le paysage éditorial dans le Nord de la France était alors ponctué de quelques oasis et qu’un grand nombre de chemins semblaient intracés. Un auteur n’avait alors pas d’autres choix qu’une entrée par l’édition nationale déjà largement saturée. La place pour quelques structures qui agiraient comme des norias n’était pas, sur le papier, idiote. N’en reste pas moins vrai que se trouve attachée aux gènes du Riffle une position d’agenouillement près d’une rivière qui, pour un peu, ressemblerait au poème Larme de Rimbaud. Cette position flirterait toujours avec le renoncement. Car elle est celle d’une conscience qui trouvera dans l’audace un moteur pour avancer et dans la prudence des limites à ne pas franchir.

Le Joueur de dés est le premier titre publié. Le lancement est opéré sous couvert d’un jeu qui repose sur une connivence avec le lecteur. Loin de l’idée cependant de faire croire que l’auteur est le prince Charles, notons simplement qu’il se dit d’origine anglaise. Il ne saurait donc être Quentin Tarantino… Après recherche, son nom fait du reste partie des terres rares. Il est vrai que le domaine qu’il explore alors est sans doute peu grand public.

Même année : lancement d’une collection noire qui sera longtemps le fer de lance de la maison. Ce n’est pas le domaine premier qui venait à l’esprit mais le côté Léo Malet n’est pas déplaisant. Après tout, le rif(f)le s’entend aussi comme une arme dont le calibre, associé au nombre 22, véhicule un certain charme. Bien que la lame soit à l’origine celle d’une épée et qu’un livre, chose muette, donne toujours l’impression de parler aux sourds…

Débute une période riche de rencontres. Mille excuses à ceux qui ne seront pas ici cités (n’existe-t-on qu’à travers un nom et l’énoncé de ce nom ?) mais certaines rencontres déterminent des affinités plus ou moins fortes.

Il y a d’abord celle avec Jean-Claude Dorchies. Jean-Claude qui nous a malheureusement quittés en août 2015 avait à l’époque un peu plus de soixante-quatre ans. Il avait été professeur de philosophie et aux premières années de sa retraite avait eu l’occasion d’éditer un premier roman chez Dire Editions à Figeac : La Femme entre les deux âges. C’est par l’ouvrage Terrasse avec paysage au bord du Célé que le premier point de jonction se fera.

Il y a ensuite celle avec Dirck Degraeve. Une rencontre chez Majuscule à Saint-Omer en décembre 2005 : Dirck présentait Ces Êtres chers. Le Joueur de dés faisait son show. Peu de temps après, le manuscrit Mots de passe arrivait dans la boîte aux lettres du Riffle. Une autobiographie : c’était a priori en dehors du champ mais l’écriture savoureuse et maîtrisée ne pouvait laisser indifférent un lecteur digne de ce nom. Borderlord l’avait prédit. S’il n’y a pas de réponse à cet envoi, c’est qu’il y a un loup ou un naze à l’autre bout. Ouf !…

En 2007 a lieu une rencontre importante avec Philippe Lemaire. Philippe est le fondateur de la Nouvelle Revue Moderne. Il est auteur et plasticien. Sa Bibliothèque d’un rêveur figurera au rang de ces  bijoux dont on parlait plus haut. Collaborer avec lui est toujours un plaisir et il fera l’honneur de confier à ses collages le soin d’illustrer un certain nombre de textes et notamment le dernier ouvrage de Jean-Claude : L’Enfance captive. Qu’il en soit une nouvelle fois ici remercié.

En 2007 a lieu la rencontre avec Gilles Warembourg et Eric Lefebvre. Par les Escamoteurs et Sortie Lens-Est, la maison réalisera ses premières ventes honorables. Un partenariat avec Gilles aboutit deux ans plus tard à la création de la collection Riffle Nord, un bout de chemin riche en péripéties jusqu’à ce que les Fantômes du Louvre-Lens  le parafent avec le mot « fin »…

Mais revenons à Borderlord. Qui est Borderlord ? Qui se cache derrière ce nom ? La pièce maîtresse du Riffle ? L’éminence grise de la maison ? Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Borderlord est le pseudonyme de J. Vermeulen. C’est disons-le une professionnelle d’une rare rigueur que les éditions Gallimard auraient pu recruter si la force des choses n’avait pas ancré son existence au sol audomarois. Mais le destin est juste : il sait reconnaître le talent. Et Borderlord suscite le respect des multiples auteurs qui ont eu la chance de voir leur texte épuré des scories, coquilles et maladresses sans compter qu’elle ne cesse de soulever la reconnaissance des lecteurs que les premiers ânonnements du Riffle avaient à cet égard un peu malmenés.

S’établit alors une rupture de temps.

2005-2008 : une période de balbutiements où la nécessité fait loi.

2009-2016 : une période de plus grande maturité où le projet s’affine. Des comités de lecture se mettent en place. Martine, l’épouse de Dirck, officie comme première lectrice. Des pistes de développement émergent. Qu’est-ce que le Riffle au fond ? Un collectif d’auteurs qui pourraient échapper à la fatalité des Portes du Paradis ? Un catalogue patiemment construit qui intéresserait un repreneur ? Aucune ne se concrétise mais la production de textes et la sélection de nouveaux auteurs continuent contre vents et marées, aidées pour la diffusion par Michaël Moslonka de 2012 à 2016 et agrandies par Pierre Zylawski qui intègre le comité de lecture en 2013.

Une dernière question se pose : une édition recherche-t-elle des textes ou des auteurs ? La critique du XXème siècle avait focalisé le regard sur le texte, le XXIème déporte à nouveau les préoccupations vers l’auteur. C’est l’éternel retour d’une histoire qui interroge les contours de la propriété intellectuelle. Côté France : l’œuvre est indissociable de son créateur, elle est son prolongement, son ombre et rien ne peut l’en séparer. Côté anglo-saxon : l’œuvre est un produit à part entière, commercialisable en tant que tel, elle peut se négocier en un bloc au terme de quoi l’auteur renonce à faire valoir tout droit. Moins d’usurpation de ce côté-ci de la Manche mais plus de complexité : le marchand de livres en France marchera toujours sur des œufs…

En onze ans, les éditions du Riffle ont publié plus de 120 titres et commercialisé 50 000 exemplaires.