Hommage à Jean-Claude Dorchies


Au fil des jours, rien ne change. L’étroitesse règne sur les déplacements qui vont très rarement jusqu’au centre-ville, et ne débordent ni la rue d’Esquermes vers Wazemmes, ni la place du Général Leclerc dont on fait le tour en évitant la rue Nationale ou le Boulevard Vauban, tous deux ouverts sur des lieux chics et urbanisés. On revient vers le quartier en cul-de-sac, totalement dédaigné par les automobiles, peu passant, envahi de grands arbres, sinistre quand vient la nuit. Il y a là un îlot aux limites de Lille, un havre silencieux cerné par un espace vierge sans construction qui marque l’emplacement des anciens remparts abattus sur lequel les rues suspendent brutalement leur chaussée de pavés en débouchant sur un site sauvage où l’on s’aventure peu, sauf pour faire quelques pas, le dimanche, le long de l’allée qui conduit à un lotissement de jardins ouvriers. C’est un monde clos. Rien ni personne ne le traverse et les êtres et les lieux y sont sans surprise.

Très vite, Edouard maîtrise l’intuition qui lui permet, même dans un appartement inconnu, de deviner l’agencement des pièces qui répète celui de la rue Alfred de Musset. Pour les visites rendues à des familiers, la cuisine reste le cadre privilégié de l’accueil. C’est d’abord un bloc d’odeurs violentes qui surgit dès l’entrée. En début d’après-midi, surnagent les exhalaisons d’un repas à peine achevé où dominent celles des mauvaises graisses, qui ont brûlé au fond d’une vieille poêle en tôle noire, les relents d’une vaisselle laborieuse – paille de fer et grattoir – qui laisse sur les mains une pellicule de suint puant, les miasmes d’une caisse en bois, dévolue aux excréments d’un chat qui disperse les graviers à tout va, l’odeur, le lundi, d’une lessive étendue sur son fil de mur à mur et qui force les adultes à se baisser chaque fois qu’ils se déplacent, l’émanation rance du café, maintenu au chaud, dans sa cafetière, au coin de la cuisinière à charbon ou, à la bonne saison, réchauffé quelquefois jusqu’à bouillir au fond d’une casserole d’aluminium bosselée, dont le manche a cuit et recuit, les effluves venus d’une cage accrochée haut et qui glissent par à-coups, à chaque tentative d’envol, vite avortée, d’une tourterelle qui répète malgré tout, à l’infini, son simulacre de fuite, suivi d’un rire niais et d’un nuage de plumes nauséabondes.

Là, Edouard va s’imprégner de cette immense tristesse qui suinte des lieux, des objets immuables et revêt ceux qui vivent là d’un voile blafard, les fait pâlir, les estompe sous l’usure de ces heures vouées à des tâches répétitives, souvent inutiles, et qui ne reviennent semblables à elles-mêmes que sous le poids des habitudes. On balaye, on frotte, on époussette alors que tout est propre, sans poussière et qu’aucune tache, sur les vitres des fenêtres, sur les miroirs, sur un cuivre, n’a eu, depuis la veille, le loisir de corrompre l’éclat du logis. Accaparées par leur domaine, les femmes autrefois jeunes et pimpantes s’étiolent très vite, leur teint s’affadit, leur peau devient terne et rien, pas même le tablier dont les fleurs se fanent elles aussi et qu’elles ne quittent plus au moment de recevoir, ne leur restitue la fraîcheur et la coquetterie – limitée maintenant à un soupçon de rouge vite écrasé sur la joue – qui les animaient lors de leur installation de jeune mariée. Dans ces cuisines, les femmes gaies disparaissent en quelques mois, aspirées par les images écrasantes des mères et des grands-mères qui sont encore les seuls modèles qu’elles connaissent ou du moins qu’elles imitent. Pour Edouard, prisonnier de ces quatre murs, le malaise qu’il sent naître, c’est ce temps mou, invertébré et sans repères qui ne laisse saillir que des évènements infimes au passage des heures : l’observation de la peinture d’une porte dont les zébrures hasardeuses finissent par bouger en engendrant des figures monstrueuses ; l’entortillage d’un papier de bonbon qui glisse, entre ses doigts, un fantastique animal bleu et rose et qui se cabre et qui galope et qui retourne par lassitude à son rectangle de papier chiffonné ; l’écoute flottante de la conversation criblée de mots incompréhensibles, d’histoires qui perdent leur sens et dont le ronronnement emplit la conscience d’une houle régulière qui pousse à somnoler. L’après-midi, passé sur une chaise dure, tourne souvent en torpeur abrutissante, plus rien ne survit, Edouard est devenu lui-même un bloc de vide compact que plus rien n’accroche. Quelquefois, l’hôtesse a su sauvegarder un semblant d’énergie juvénile qu’elle partage encore avec les enfants. Elle s’intéresse à eux comme à son propre avenir désiré, alors sous le tourbillon de paroles insistantes et infantiles, Edouard se dégage, malgré lui, de son engluement.

La fin de la guerre n’a pas supprimé les restrictions, les gâteries peu nombreuses sont puisées dans des réserves distribuées avec parcimonie. Quelques pépites de sucre candi accrochées à leurs ficelles brillent sur une soucoupe, trois tablettes sont extraites d’une plaque de sucre, une petite poignée de fondants, précieusement conservés depuis la Saint Nicolas, sortent de leur cassette, des friandises exotiques, chocolats, hopjes, spéculoos, ramenées en fraude, depuis la Belgique ou la Hollande, s’échappent d’emballages soyeux et colorés, de papier d’aluminium qu’on conservera après les avoir lissés. Les citronnades, tirées d’une décoction longuement bouillie, restent un luxe assez rare ; plus courant, le coco dont la poudre à base de réglisse, parfois goûtée directement du bout de la langue, se dissout dans l’eau, impose d’être bu à petites gorgées. Peut-être, en raison d’une pratique économe qui se généralise à toute consommation et surtout parce que l’abus des consignes au moment de manger ou de boire – n’avale pas trop vite, tu as chaud, c’est trop froid, tu ne vas pas digérer, mâche doucement – n’est qu’une manière de faire saillir l’autorité des adultes au-dessus de toutes les conduites même les plus élémentaires. Alors Edouard boit à petites gorgées, grignote et mâchonne, attentif, tant dans son verre que dans les soucoupes et les boîtes, à ce qu’il reste encore à avaler. Le temps s’allonge, les dernières miettes disparaissent, emportées par le bout du doigt, les dernières gouttes glissent du verre patiemment renversé et la tristesse, cette tristesse scellée aux murs de la cuisine, revient hanter le visage jusque-là si avenant de l’hôtesse, se lover au cœur du jeune enfant ou l’enserrer entre ses bras mous de mauvais ange. L’après-midi s’achèvera beaucoup plus tard, après qu’il a tenté quelques explorations de la pièce, vite réprimées, sous des prétextes divers – tu vas casser quelque chose, ne touche pas, attention aux fleurs, laisse le chat tranquille – et que, devenu morceau de bois de plus en plus solidaire de sa chaise, de la table où il croise les bras, il s’est laissé emporter vers un demi sommeil dont on déduira, un peu fier, un peu tendre, qu’il est un enfant sage.

Au cours des visites, les autres pièces restent un mystère. Ce sont des lieux protégés par une veille maniaque, entretenus avec des soins jaloux de conservateur et dévolus comme toute chose, dans ce monde de l’épargne, à une seule et unique fonction. La chambre, les chambres dorment ; sous leurs glacis de miroirs, de vernis et de cire, un meuble ou deux attendent d’être lustrés, au moins une fois par semaine, comme sont brossés et dépoussiérés les quelques coussins disposés sur le lit, parfois en compagnie d’une poupée de porcelaine exsangue, de la taille d’un enfant mort posé sur le couvre-lit tiré, égalisé, net, sans traces du moindre passage d’une main humaine qui troublerait l’agencement froid de ce sépulcre interdit, où le passé lui aussi sommeille dans une photo de mariés en noir et blanc. Là, des vestiges racontent en silence.

Au fond d’un carton, quelquefois exposée sous un globe de verre, épousseté attentivement, la couronne de mariée ne remémore plus qu’un jour lointain, aussi lointain dans l’esprit des épouses âgées que dans celui des plus jeunes chez qui l’acquisition, même très récente, de leur statut de maîtresse de maison a occulté leur vie antérieure, épaissi la durée depuis le matin des noces et les a fait vieillir, d’un seul coup devenues avec la chevelure mal peignée, le tablier inséparable, une paire de savates aux pieds, comme un double ambigu de leurs aînées. Dans des boîtes à chaussures, derrière le grand miroir de la garde-robe, des photographies en vrac attendent un classement définitif, toujours repris, toujours à reprendre à chaque naissance et surtout après les décès qui transmettent en héritage des piles glissantes de clichés parmi lesquels des personnages immobilisés dans leur pose – des communiantes irradiées de blancheur, un couple qui étale sa maturité bedonnante, un militaire moustachu raide et comme apprêté pour la parade – resteront anonymes malgré les ressemblances qu’on s’efforce de deviner. Là aussi, se tiennent calfeutrées les richesses, les unes pesantes, des bijoux dérisoires, colliers, bagues, bracelets qui avaient provoqué l’émerveillement, entamé des engagements ou confirmé d’un achat peu coûteux des amours éternelles et qui gisent à l’abandon, les autres légères, impondérables, quand, un jour, longtemps après avoir été ouvertes pour la première fois en colorant de rose des joues juvéniles, les lettres, tirées une à une de leur enveloppe jaunie, révéleront la même légèreté à travers leur message. Sans oublier parmi ces trésors infimes que le temps a ternis, la pile grandissante des faire-part qui stigmatisent des interrogations passagères mais fortes, la vie, la mort, le destin, et qui en raison même de leur laconisme ont vite été glissés à l’écart de toute relecture, à l’obscurité d’un tiroir fermé à clé, sous l’abri d’un secrétaire copie d’ancien, dans l’angle de la chambre isolée de la clarté du jour par des rideaux épais de cretonne qui empêche le tapis et le couvre-lit d’être gâchés par le soleil. Ces chambres, Edouard les devine, elles sont semblables et tout aussi inaccessibles que celle de ses parents où, parfois, malgré tout dans cette fin d’été, sans qu’on s’en doute, il se rend jusqu’à la fenêtre basse, se laisse captiver par le vol des hirondelles qui gazouillent autour du troisième étage ou tournent sans fin autour des grands arbres qui ploient, sous de grandes rafales de vent, hors de portée.

Extrait de L’Enfance captive