Les Chutes de Montmorency

La station Lionel-Groux de Montréal est à la croisée de deux lignes de métro comme un point entre deux âges. L’usage veut qu’on les nomme la ligne orange et la ligne verte et c’est de la sorte que, par facilité ou paresse d’esprit, je les repérais. Pour un peu, l’imagination s’arrêterait sur la correspondance des couleurs qui pourrait donner matière à dire à moins que l’esprit féru d’érudition ne s’attarde plutôt, brusquement, sur l’homme qui a prêté son nom à la station. Lionel Groux était prêtre. Il fut également historien. Prêtre et historien du Québec, le seul territoire de l’Amérique du Nord, comme l’on sait, où la langue française a pu résister à l’assimilation et à l’hégémonie anglaise.

J’y passais alors quelques vacances et ce jour-là précisément, j’attendais paisiblement sur l’un des quais de la station Lionel-Groux. Je laissai vagabonder mon regard quand l’une des plaques signalétiques censées rappeler au voyageur l’endroit où il se situait attira mon attention. L’inscription avait par l’effet du temps trois de ses lettres centrales légèrement effacées, el-G.

D’imagination plutôt vive, le plus minime accident qui affecte la substance des mots peut me plonger dans une rêverie infinie. C’est là non seulement un gage de « désennui » mais aussi une cause de mésentente avec bon nombre de mes contemporains qui, à la lumière de ma modeste expérience, ne supportent dans le rêveur que le renom de celui qui illustre leur mobilier urbain. Les rêveurs vivants jugés inutiles sont souvent voués aux gémonies avec comme unique foi une rédemption bien fragile nichée dans la postérité, mer de l’oubli…

Néanmoins, ce n’était pas dans ces termes que je nourrissais mes songes.

Bien que la teinte rousse soit propice à effrayer le superstitieux qui se cache toujours derrière le contemplatif, je ne voyais là sur le coup aucun signe de malédiction… Un homme près de moi, en mal d’attente et comprenant l’étranger perdu que j’étais sans doute, interrompit ma réflexion. Mon état de Français octroyait un capital sympathie que j’avais le plus grand soin de ne pas gaspiller. Je souris donc face au gêneur et répondis Lille dans le Nord de la France à la question naturelle qui s’ensuivit. Lui était de Québec-Ville et d’entrée de jeu afficha sa distinction d’avec Montréal, les deux cités entretenant une rivalité ancestrale que j’avais pu entre autres lire dans un ouvrage fort intéressant de Marcel Trudel dont l’approche scientifique de l’Histoire recadre à maints endroits l’écriture folklorique de Lionel Groux. Chacun fit l’éloge du pays de l’autre comme les Amérindiens qui commençaient jadis par se faire des présents avant d’entamer une transaction. J’avais pu visiter la semaine précédente la ville de Québec et ce fut là un terrain d’entente qui ne donna aucun temps mort à la conversation. Le regard de mon interlocuteur d’un bleu électrique avait je ne sais quoi de magnétisant. Celui-ci vint très vite à évoquer les chutes de Montmorency. C’est en effet à cet endroit que la rivière du même nom finit par se jeter dans le Saint-Laurent. La hauteur est la plus élevée par laquelle il soit donné dans notre monde (celles plus connues de Niagara entretiennent en revanche leur réputation par l’incroyable largeur sur laquelle elles s’étendent) à une eau fluviale de se précipiter. C’est en soi suffisant pour en faire un lieu remarquable et attractif de tourisme. C’est alors qu’il glissa dans la conversation un sous-entendu mystérieux en me demandant si j’avais eu la curiosité de remonter l’amont de la rivière. Son œil à l’énoncé pétillait d’une malice qu’il avait du mal visiblement à endiguer. J’eus à peine le temps de répondre non que la rame de métro arrivait et nous séparait par une recherche de place assise à laquelle je tenais tout particulièrement pour la raison une que la ville me donnait beaucoup à marcher et deux que j’avais pris dans mon sac suffisamment de quoi lire. Je me plongeai dans mon Marcel Trudel et oubliai mon précédent interlocuteur quand presque aussitôt levant les yeux sur les futures stations qui m’attendaient j’en vins à lire très vite que la ligne orange que je prenais par le repère de sa couleur reliait de fait Côte-Vertu d’un côté et Montmorency de l’autre. Je me souvins soudain qu’il était question chez Proust d’une Madame de Montmorency. Une consultation internet me confirma ce passage où Oriane de Guermantes s’étonne en effet de l’intérêt du Narrateur pour une tante lointaine qu’elle juge tout net des plus crétine. Cette interférence d’À la recherche du temps perdu valait également par l’image obsédante que j’avais depuis peu, lieu où s’assimilait justement au temps perdu la représentation du Wasserfall, d’une eau qui sans cesse s’écoulait et se perdait depuis quelque source dans je ne savais quel étang. Une eau rousse ? Montmorency, me disais-je, étant aussi le lieu qui hébergea Jean-Jacques après son départ de l’Hermitage !… Toujours est-il que la nature de l’eau provoque chez chacun une terrible angoisse, celle d’un temps compté et qui finit justement par manquer. Côte-Vertu d’un côté et Montmorency de l’autre : je vis alors dans le premier une pente montante et assez du reste pour qu’elle trouvât une résonance particulière avec la conversation que je venais d’avoir et signifiât dans l’autre extrémité son sémantique opposé. La Vertu par Villebon d’un côté et la Chute par Méséglise de l’autre : l’ombre du prêtre jésuite n’était pas loin…

Me remémorant l’œil émoustillé du voyageur du quai Lionel-Groux, j’imaginai brusquement la remontée de la rivière Montmorency. M’arrêtai d’abord à un camp de naturistes comme on peut le voir sur un célèbre triptyque de Bosch. Continuai le contre-courant, aperçus toute une série de scènes d’abord d’enivrement ensuite de luxure pour enfin s’achever dans un spectacle tout droit sorti des plus noirs sabbats que puisse rapporter la Littérature. De Zola à Sade… De Dante à Proust… Or, je ne maîtrisais absolument pas l’afflux de ces images qui naissaient d’elles-mêmes. J’étais soudain incapable de conduire quelque opération de pensée que ce fût. Comme si mon esprit se trouvait sous l’emprise d’une force extérieure et qu’il fût « possédé ». Était-ce le fait de l’individu qui m’avait apostrophé ? Je levai les yeux pour le chercher dans le wagon, convaincu qu’il me fixait comme un serpent.

La rame de métro n’avait jusqu’à présent effectué aucun arrêt.

Un mouvement de panique s’empara de moi : l’homme au regard bleu s’était purement et simplement volatilisé !

*

Ce souvenir également qui revient à la faveur d’une note griffonnée au verso d’un acte de naissance comme on peut en réclamer une copie dans quelque dossier administratif, et abandonnée dans un livre de ma bibliothèque : je peux y lire une suite de lettres qui avaient dû à l’époque me marquer : G-R-F-F… Je me rappelle alors que le mot allemand Griff m’avait été suggéré selon cette espèce de jeu auquel nous avons tous un jour joué. Souhaitant m’en remémorer toutes les définitions, j’avais consulté un dictionnaire où je retrouvais les traductions suivantes : poignée ou bouton appliqué à une porte ; anse pour ce qui est d’une tasse ; manche par exemple d’un couteau, serre enfin quand il s’agit de l’oiseau. Plus généralement, le sens se réfère à une façon de prendre, à un tour de main. J’en étais là quand le mot suivant Griffel m’indiquait une sorte de crayon (selon une déformation du graphium latin ou du graphein grec). Cela me plongea dans une interrogation comme dans la chambre obscure de Niepce. C’était assez pour évoquer la fameuse « transvertébration » du corps de Golo sur une poignée de porte suite à la saisie d’une anse de tasse...