Hommage à Michel Guillon

– T’as qu’à mettre ça au boulot !

Ça, c’est moi. Hier ou avant-hier, début de mon rouleau, tire-larigot branlades. Déjà rien dans la vie mais plein de fol espoir. Tout neuf, pieds dans les starting-blocks et prêt à m’élancer au-devant de mes rêves que j’aperçois à peine, là-bas, dans le flou du miroir.

Miroir aux alouettes.

Quatorze ans, limite d’âge pour la balle au chasseur, les patins à roulettes, maman je t’aime. La morve au nez encore et l’enfance qui me met à la porte sans s’occuper du temps qu’il fait ni des oiseaux noirs dans le ciel. Plus rien derrière que des incertitudes et devant, moqueuse et menaçante, l’existence qui m’attend avec son mode d’emploi pour rire.

– T’entends, mon gamin, ce que dit ta grand-mère ?

Pauvre maman ! Bien sûr que j’entends. Cinq sur cinq même. Mon sort qui se règle, là, avec personne au banc de la défense, personne qui ose venir en aide au cas difficile que je suis, pas la honte, non, mais quand même, pas la fierté de la famille non plus quand on pense au cousin Jacky près du bac, à Bernard, à Raymond, à Fernande si douée qu’on l’oblige à faire attention, à se reposer, à se distraire en écoutant un peu d’accordéon, Verchuren, Aimable, Yvette Horner, de la vraie musique quoi, autre chose que les tam-tams de sauvages que forcément, moi, j’aime, ce qui prouve bien qu’il est grand temps qu’on intervienne, qu’on essaie, s’il n’est pas trop tard, de m’empêcher de tourner mal.

Pourtant, quand je regarde dans le rétroviseur et que je vois le vieux phono que ma grand-mère m’avait donné, j’ai beau faire mon mea culpa, je distingue toujours mal le péril. Ma musique de sauvages, c’était juste un 78 tours, déjà vieux à l’époque, un Duke Ellington des années trente que Dolly m’avait prêté, une bonne copine à moi, quasiment ma maîtresse tout au moins dans ma tête. D’un côté du disque, c’était Black and tan Fantasy et de l’autre Creole love call mais j’aimais mieux Black and tan Fantasy. Ça crachotait tellement qu’on avait l’impression que l’enregistrement avait été fait tout près des chutes du Niagara ou dans une vieille scierie du Massachusetts. Je n’arrêtais pas de tourner la manivelle parce qu’en plus, il était pratiquement hors d’usage, le phono, même que c’est pour ça que ma grand-mère m’en avait fait cadeau avec la pile de disques qui allait avec : d’l’autre côté d’la rue, le tango mystérieux, la valse brune, à Honolulu, quarante au moins, tout rayés, la plupart inaudibles à force d’avoir égayé les fêtes de famille.

C’était ma grand-mère préférée. Pas à cause du phono, non, pour des tas de raisons que je dirai plus tard, peut-être, si l’occasion fait le larron, comme on dit souvent droite à gauche. Je l’appelais Mémère alors que l’autre, celle qui dans mon histoire vient de crier, t’as qu’à mettre ça au boulot, je l’appelais grand-mère quand je ne pouvais pas faire autrement. Quand je pouvais faire autrement, je ne l’appelais pas.

Souvenirs…

Pas du tout destinés à s’installer dans la mémoire et qui pourtant s’incrustent et restent là, intacts, tout au long de la vie.

T’as qu’à mettre ça au boulot…

Mon père a sa mine des mauvais jours. Une mine qu’il a souvent, tous les jours on peut dire. Il lit et relit le bulletin de notes du trimestre, le dernier avant les vacances. Il lit tout haut, surtout les appréciations des professeurs : nullité consternante, lamentable, aucun effort, ne se plaît pas à l’atelier, et surtout, en bas, écrit en gros, n’est pas admis au collège à la rentrée.

– T’entends ça, petit saligaud : n’est pas admis à la rentrée ! Pas admis ! Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi, bon Dieu de bon Dieu ! Hein ? Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

Il n’a pas tout à fait tort, j’admets. Je me pose la même question, terrifiante : qu’est-ce qu’on va faire de moi, avec tous mes défauts, mes dons pour rien, ma toute petite santé fragile ?

– T’étais pourtant bon élève à l’école communale, mon gamin, pourquoi t’as pas continué? ajoute ma mère pour détendre un peu l’atmosphère.

Bien sûr que j’étais un bon élève. Dans les quatre premiers toute l’année avec Pescay, Pichelin et Rossocci. J’étais même la fierté de Jallade, l’instituteur qui nous menait trique à la main l’année du certif tant redouté, des chefs-lieux, des affluents et confluents, des accords du participe passé, du calcul mental et de la hauteur exacte du Mont-Blanc de l’époque.

Comme si c’était hier, je le revois, le maître d’école fait sur mesure rien que pour nous. Des comme ça, aujourd’hui, on n’en voudrait plus. Plus personne ne supporterait. Les parents pas plus que les élèves. Quand il donnait une gifle, Jallade, on avait l’impression que la tête, détachée du corps, tournait, tournait, avec dedans un bruit d’étoiles. Une vraie gifle quoi. A l’ancienne.

Sans édulcorant ni fioritures. On ne lui en voulait pas, au maître, de nous instruire à sa manière. Au contraire, on était bien reconnaissants qu’il ne le dise pas aux parents, les gifles, les coups de pied au cul, les tirages d’oreilles. Quand je rentrais le soir à la maison avec une joue plus rouge que l’autre, un peu enflée, je racontais n’importe quoi pour ne pas avoir de rabiot. Je disais : c’est Pescay, ou Pichelin ou Rossocci pour éviter que ça empire.

– Et lui, il est dans quel état ? demandait le père, soupçonneux.

– Pescay ? Je l’ai fait saigner du nez ! que je répondais par exemple, pas encore à l’abri de la raclée toujours latente. Quand mon père disait : Crapule, va !, un brin de fierté dans la voix, je savais que j’étais sauvé, qu’on allait passer une soirée paisible.

Ou à peu près.

Extrait de : Après tout ce qu’on a fait pour toi !