Astuces de lecteur

La Vieille-Bourse, près de la Grand-Place de Lille, est un lieu idéal pour qui aime fureter parmi les étalages des bouquinistes. Les multiples bacs y sont comme des condensés de temps. L’espace forme un carré dont le centre est occupé par des joueurs d’échecs. Au-delà du plaisir d’observer quelque partie très serrée, l’amoureux de vieux livres et d’estampes fait toujours d’heureuses trouvailles.

Je crois bien pouvoir expliquer par là la présence dans ma bibliothèque d’un roman de Thierry Haumont, paru en 1984 chez Gallimard et intitulé Le Conservateur des ombres.

Le livre s’est tenu longtemps dans le rayon des lectures en attente. Et voilà qu’un beau jour – ce doit être en 2006 – je me décide à le parcourir plus en détail quand, page 178, début du chapitre 12, je tombe sur le passage suivant :

Les pages de certains livres commencent à se couvrir de signes cabalistiques. Des symboles apparaissent ici et là […]. Franz s’émerveille de l’ingéniosité de ses lecteurs. Il se demande quel est l’instinct qui a poussé un tel à choisir tel motif plutôt qu’un autre, afin de marquer de son sceau ses lectures passées. […]

Il y a les ronds, les volubiles. Ceux qui se sont identifiés au cercle, au double cercle (le huit), au paraphe anonyme en forme spiralée, […], au fragment d’arabesque, à la torsade. Les catégoriques. Ceux qui ont pris pour emblème le carré […].

Soupçonnés : les distraits et ceux qui perdent la mémoire. Avec leur système, il leur suffit désormais d’ouvrir un livre pour voir s’ils l’ont, ou s’ils ne l’ont pas encore lu. Parfois quatre marques différentes se font suite sur la page. D’autres dissimulent leur repérage au cœur du livre. Ils entourent le chiffre d’une page. Franz a pensé d’abord que c’était pour eux le moyen de la retrouver, comme d’autres cornent ou introduisent un signet. Hypothèse qui s’écroule après que Franz eut trouvé un spécialiste de la page 88.

Quatre marques à la suite, le carré, la torsade ou le fragment d’arabesque, la page 88… C’était suffisant pour que surgisse soudain le rébus utilisé en guise de signature dans la lettre à l’éditeur qui ouvre Le Joueur de dés, première Nouvelle d’Edenville écrite deux ans plus tôt.

Le Joueur de dés raconte l’histoire d’un jockey qui se donne des contraintes d’écriture selon une méthode de versification assez singulière.

En premier lieu, un jet de dés lui fournit un nombre compris entre 1 et 36. Comme il a préalablement établi un classement de 36 thèmes, cela le renvoie au motif ou au titre du texte qu’il se propose de composer.

Le « cadre » ou le « sujet » ainsi fixés, trois jets de dé lui indiquent ensuite la page précise d’un dictionnaire de rimes dans lequel il choisit la terminaison de ses vers. Puisque rien n’est jamais simple, deux problèmes se sont présentés à lui : un, son dictionnaire de référence ne comporte que 572 pages – on comprend à demi-mot le souci qui se pose lorsqu’il tire un 6 en premier lieu ; deux, seuls les numéros comprenant les chiffres d’un dé usuel sont de fait « accessibles ».

Pour se sortir de cette ornière, il décrète que le premier 6 aura forcément une valeur nulle et qu’une fois sur deux sera ajoutée la combinaison de deux dés de sorte à obtenir des occurrences qui comportent les chiffres 7, 8, 9 et 0. Afin d’illustrer cette méthode, le récit fait mention d’un texte issu d’un triple six corrigé d’un double deux !

Pourquoi le mentionner ? Parce que la forte symbolique des nombres en question mérite qu’on s’y arrête ? C’est bien sûr la première remarque que le lecteur peut être amené à se faire et c’est spontanément la motivation qui a conduit à produire cette phrase.

Or, en relisant bien la règle à laquelle s’oblige le narrateur, force est de conclure que :

primo, le titre du poème correspond au premier thème de sa liste et que, partant, ce pourrait être alors une explication plausible à la présence du premier symbole ;

deuzio, la séquence soumise à la règle qui octroie au premier 6 une valeur zéro, ajoutée du double 2, aboutit mécaniquement au nombre 88, soit le numéro de page où il est censé avoir pioché ses rimes et fait apparaître à l’évidence le troisième terme du « rébus ». 

Or, le poème mentionné n’a jamais été composé selon cette méthode. C’était un texte né huit ans auparavant, en 1996, d’une libre inspiration.

Ce rappel est nécessaire : il laisse comprendre la raison pour laquelle, par intuition ou plutôt « par acquit de conscience », refermant Le Conservateur des ombres, je décidai de consulter illico le dictionnaire de rimes en question. Eh bien, les rimes utilisées figuraient bel et bien page 88 !

Les déserts que nous traversons sont saturés de chiffres ! Comme ces bas de page qui ordonnancent les livres et auxquels le lecteur prête généralement peu attention hormis dans cette bibliothèque où officie Franz et pour ce spécialiste anonyme de la page 88 !

Quel est du reste leur intérêt sinon la reconstruction d’un livre disloqué ?

*

Egalement, cette petite anecdote…

Dans le prologue de Fou contre tour, le mode opératoire de l’assassin me faisant penser à l’incipit de la Condition humaine, j’allais y chercher une petite phrase qui pourrait le laisser supposer. C’est de la sorte qu’on peut par conséquent découvrir en italique dès la deuxième page : Le couteau lui répugnait moins. C’est certainement là quelque chose de futile pour le commun des mortels. Je l’admettrais volontiers ! Poursuivant l’écriture, l’intrigue trouva à un moment donné à se situer du côté de la rue de la Recherche à Villeneuve d’Ascq. Il me semblait signifiant de la renommer au grand dam de ceux qui s’attachent au carcan de la réalité. Instinctivement la rue de Guermantes s’imposa à moi.

Un déménagement en octobre 2012 fit le reste. Le transfert de bibliothèque occasionna un changement d’ordre de tous les livres et il se trouve que, possédant les deux textes de référence dans la collection Folio, je les rangeai mécaniquement en fonction de leur format. Pur geste de l’inconscient qui dirige la main plus que l’on ne croit.

Quelque temps plus tard, à l’occasion d’une errance naturelle pour tous ceux qui aiment les livres, je m’apercevais que les Folio numérotés selon l’ordre de leur publication s’affichaient côte à côte :

1 pour la Condition humaine et 88 pour Le Côté de Guermantes !

Une musique lointaine joua à ce moment précis le commencement d’une partition.

Louange : ambivalence de notre humaine condition et de notre souveraine nature !